Un fond d'honnêteté, c'est comme un fond de slip, jamais bien propre.


LOL

     Amandine est heureuse. Et comme chacun sait, il en faut peu pour être heureux.
Amandine est heureuse parce que, enfin, elle sait. Elle sait pourquoi sa vie est devenue un enfer le jour où elle a décidé de créer une entreprise dans le numérique, via une page facebook qui a rencontré un grand succès. Pourtant, Amandine pouvait se targuer de compétences à faire pâlir d’envie les meilleurs dans son domaine : diplômes, formation, apprentissage sur le tas, curiosité, tempérament de battante.

     Tout a commencé par des remises en question de ses capacités sous couvert d’encouragements, des bâtons savamment glissés dans les roues. Puis il y eut les rejets : elle devait encore faire ses preuves, même si son idée était brillante. Amandine a sollicité de nombreux rendez-vous  pour  convaincre, trouver des soutiens, des financements. On l’a reçue avec des sourires compatissants, on lui a répondu qu’on étudierait son dossier avec une grande attention. Sans jamais donner suite. Amandine a beaucoup écrit pour défendre une certitude, celle que son idée était une idée gagnante. Elle a même écrit à un ministre. Qui ne lui a jamais répondu.

     Puis  il y eut des messages déroutants, des tweets  insultants. Parallèlement, elle voyait émerger des clones de son projet, une concurrence, déloyale puisque sponsorisée, financée, incubée. Déroutée, Amandine s’interrogeait : quel crime avait-elle commis pour inspirer un tel rejet ? Avait-elle été maladroite avec un interlocuteur, avait-elle eu un mot, un geste, un acte déplacé ? Qui était cet ennemi sans visage planqué derrière l’anonymat d’un écran, ce rapace invisible qui la tourmentait ? Qui ?

     Amandine a écouté les chaleureux conseils d’amis qui lui recommandaient d’ignorer ce harcèlement imbécile, de tenir bon, et pourquoi pas, comme certaines de ses semblables de se camoufler derrière un prénom masculin qui lui vaudrait moins de désagréments. Ce qu’elle trouvait stupide : on ne pouvait pas lui en vouloir uniquement parce qu’elle était … une femme ? Non ?

     Obnubilée par cet ennemi cruel qui prenait insidieusement raison de sa raison, Amandine est brusquement devenue tout ce qu’elle n’avait jamais été, portant  l’oreille aux théories complotistes, à la haine, cherchant des boucs émissaires, versant dans des folies conspirationnistes, traquant ici, là, n'importe où le visage anonyme du harcèlement. Et tandis qu’Amandine s’usait en vaines interrogations pimentées d’épisodes dépressifs, tandis qu’elle perdait pied, la concurrence l’enterrait définitivement.

     Aujourd’hui, Amandine est heureuse. Parce qu’elle sait. Elle sait enfin qu’elle a simplement été victime d’un LOL, d’une grosse blague, d’un amusement de potache. D’une sordide déjection qui éjecte de l’économie numérique, voire de l’économie tout court, un projet extraordinaire, une idée géniale, simplement parce qu’elle a été portée par… une femme.Amandine ne tweet plus, ne mail plus, ne sms plus, son portable est devenu silencieux. Elle ne répondra pas au ministre qui l’invite à dénoncer ce LOL, craignant, après l'humiliation, le ridicule d'un nouveau LOL: que, dans son cabinet, on puisse se torcher le derrière de sa missive. Amandine se promène dans LA nature, observe le balancement d’UNE brindille, contemple la fragilité d’UNE fleur. Et se demande amèrement pourquoi l’économie se conjugue au féminin, et pourquoi l’Eldorado numérique est si masculin.
     Petite anecdote :  toute ressemblance avec la réalité serait purement fortuite.